J'ai lu un jour sur un forum féministe (feministes.net) les propos d'une personne déclarant : "Je hais les mots femme, féminin et féminité". Je me suis reconnue dans cette phrase. Bien entendu il ne s'agit pas de haïr les femmes en elles-mêmes, mais les mots qui les désignent. Les mots ne sont pas neutres.
Je hais, viscéralement, le fait que des idées, des évocations, soient attachées de manière arbitraire à un ensemble de personnes sous prétexte que cet ensemble de personnes est appelé "femmes". Je déteste savoir que, sous prétexte que je fais partie de cet ensemble de personnes, on peut faire de moi le symbole du pacifisme, de la douceur, de la maternité, de la nature ; que quoi que je fasse beaucoup me verront avant tout comme une femme, et non comme une individue.
Je déteste dire "je suis une femme", parce que cela n'implique pas la même chose que de dire "je suis un homme". La langue française n'a pas su tirer parti des subtilités de la langue latine : nous avons retenu le mot "femina" qui veut dire "femme", mais gardé le mot "homo" à la fois pour désigner les hommes (êtres humains mâles) et l'ensemble des êtres humains (alors qu'en latin, "homo" désignait l'ensemble de l'humanité). Le mot "vir", ne désignant que les êtres humains mâles, est passé à la trappe (sauf pour les mots comme "viril", "virilité", etc...). Résultat, un seul mot désigne à la fois êtres humains mâles adultes et humanité toute entière. En disant, "je suis une femme", je mets en avant le fait que je suis un individu humain adulte, mais cela peut aussi être perçu comme une affirmation de ma "féminité". Alors que la phrase "je suis un homme" a une portée beaucoup plus générale.
Mais je ne peux pas dire "je suis un homme", puisque le mot homme désigne à la fois les êtres humains mâles et l'humanité, et cette conjonction des deux m'est tout aussi pénible que l'aspect spécifique du mot "femme". Dans un monde totalement égalitaire, où le mot "homme" désignerait l'humanité dans son ensemble, et seulement l'humanité, je pourrais dire sans mise en avant des prétendues spécificités dues à mon entrejambe : "je suis un Homme".
Oui, je crois que Beauvoir est encore furieusement d'actualité lorsqu'elle écrit que les femmes n'ont pas à chercher à devenir des femmes, mais des êtres humains à part entière. Un être humain, ce n'est pas nécessairement un "homme" au sens social actuel du terme, puisque, comme le dit Christine Delphy, si les femmes devenaient semblables aux hommes, cela signifirait qu'il n'y aurait plus de dominant ni de dominé, donc les hommes ne seraient plus les dominants, ce qui signifie qu'ils auraient changé aussi (voilà pour la prétendue "universalité phallique" que certaines féministes prétendent dénoncer chez Beauvoir...).
Le droit à l'universalité - non phallique mais humaine - est sans doute, au delà d'une simple "égalité des droits", la principale conquête que les femmes doivent entreprendre.