Merdique féminité spécifique

Parfois, j'essaie de m'imaginer ce que c'est qu'être un homme - pas au sens biologique qu'on donne à ce mot, car contrairement à ce que disent les clichés sur les prétendues merveilleuses "différences homme-femme", il me semble très facile d'imaginer ce que c'est de ne pas avoir de seins, ou d'avoir un pénis entre les jambes. Non, j'essaie d'imaginer ce que c'est d'être un homme au sens social du terme. Imaginons une situation inversée, où les femmes seraient socialement des hommes. J'ouvrirais un livre d'histoire et je n'y verrais pratiquement que des femmes - avec deux pages sur "les luttes virilistes pour l'émancipation de l'homme". Les compositeurs, écrivains, artistes dont j'aurais entendu parler à l'école auraient presque tous été des femmes. En histoire on m'aurait parlé de "La déclaration des droits de la Femme" qui bien entendu aurait un sens universel ; on m'aurait parlé avec émotion du "suffrage universel féminin". Dans la rue, je me baladerais en trouvant normal de voir pleins d'hommes dévêtus affichés partout. Je saurais que si j'en ai envie, je pourrais en échange d'un peu d'argent obtenir facilement une relation sexuelle avec un prostitué. De temps en temps, les médias évoqueraient le meurtre ou l'agression sexuelle d'un homme par une femme, dans une relative indifférence générale. En imaginant ce monde inversé - qui n'est bien sûr pas plus souhaitable que le monde actuel - je peux essayer d'imaginer ce que c'est qu'être un homme, socialement. Essayer seulement.

J'ai lu un jour sur un forum féministe (feministes.net) les propos d'une personne déclarant : "Je hais les mots femme, féminin et féminité". Je me suis reconnue dans cette phrase. Bien entendu il ne s'agit pas de haïr les femmes en elles-mêmes, mais les mots qui les désignent. Les mots ne sont pas neutres.
Je hais, viscéralement, le fait que des idées, des évocations, soient attachées de manière arbitraire à un ensemble de personnes sous prétexte que cet ensemble de personnes est appelé "femmes". Je déteste savoir que, sous prétexte que je fais partie de cet ensemble de personnes, on peut faire de moi le symbole du pacifisme, de la douceur, de la maternité, de la nature ; que quoi que je fasse beaucoup me verront avant tout comme une femme, et non comme une individue.
Je déteste dire "je suis une femme", parce que cela n'implique pas la même chose que de dire "je suis un homme". La langue française n'a pas su tirer parti des subtilités de la langue latine : nous avons retenu le mot "femina" qui veut dire "femme", mais gardé le mot "homo" à la fois pour désigner les hommes (êtres humains mâles) et l'ensemble des êtres humains (alors qu'en latin, "homo" désignait l'ensemble de l'humanité). Le mot "vir", ne désignant que les êtres humains mâles, est passé à la trappe (sauf pour les mots comme "viril", "virilité", etc...). Résultat, un seul mot désigne à la fois êtres humains mâles adultes et humanité toute entière. En disant, "je suis une femme", je mets en avant le fait que je suis un individu humain adulte, mais cela peut aussi être perçu comme une affirmation de ma "féminité". Alors que la phrase "je suis un homme" a une portée beaucoup plus générale.
Mais je ne peux pas dire "je suis un homme", puisque le mot homme désigne à la fois les êtres humains mâles et l'humanité, et cette conjonction des deux m'est tout aussi pénible que l'aspect spécifique du mot "femme". Dans un monde totalement égalitaire, où le mot "homme" désignerait l'humanité dans son ensemble, et seulement l'humanité, je pourrais dire sans mise en avant des prétendues spécificités dues à mon entrejambe : "je suis un Homme".
Oui, je crois que Beauvoir est encore furieusement d'actualité lorsqu'elle écrit que les femmes n'ont pas à chercher à devenir des femmes, mais des êtres humains à part entière. Un être humain, ce n'est pas nécessairement un "homme" au sens social actuel du terme, puisque, comme le dit Christine Delphy, si les femmes devenaient semblables aux hommes, cela signifirait qu'il n'y aurait plus de dominant ni de dominé, donc les hommes ne seraient plus les dominants, ce qui signifie qu'ils auraient changé aussi (voilà pour la prétendue "universalité phallique" que certaines féministes prétendent dénoncer chez Beauvoir...).
Le droit à l'universalité - non phallique mais humaine - est sans doute, au delà d'une simple "égalité des droits", la principale conquête que les femmes doivent entreprendre.
# Posté le samedi 26 janvier 2008 21:29

Les pro laïfe sortent du bénitier

Aujourd'hui a eu lieu à Paris une manifestation "pour la vie" (traduisez : contre l'avortement. Et qu'on ne compte pas sur moi pour écrire vie avec une majuscule...).

J'ai relevé la phrase suivante sur un compte-rendu de la manifestation :

Une gigantesque (20mx60m!) bannière espagnole rouge : "Liberté Egalité Maternité" est en train d'être accrochée sur la statue de la Place de la République.

"Liberté Egalité Maternité"... Fallait oser pondre un tel slogan. Bande de tartes, va.

J'ai aussi relevé la perle suivante sur une photo, sur une affiche : "Pas d'enfants, pas de retraites".

Est-ce vraiment l'avortement qui les dérange ? Ou est-ce le fait que, de manière générale, les femmes puissent décider de ne pas faire d'enfants sans entrer au couvent pour autant ?

Ils pensent peut-être que les femmes sont faites pour ça, après tout. Une femme est enceinte ? Qu'elle accouche, elle l'a bien mérité, cette salope, elle n'avait qu'à s'abstenir. Non mais.



Je voudrais ajouter quelques précisions sur les "pro-vie". En effet, les idées défendues par ces personnes dépassent la question de l'avortement.
Il est possible que toutes les personnes se déclarant "pro-vie" ne se reconnaissent pas dans ce que je vais dire. En effet je connais sans doute peu de choses sur les "pro-vie" et mes remarques sont fondées sur de simples observations que j'ai pu faire en consultant sommairement des sites de personnes se disant "pro-vie".

L'idéologie "pro-vie" s'appuie, dans de nombreux cas, sur la foi catholique : les "pro-vie" brandissent souvent le catholicisme en étendard pour justifier leurs idées, ou du moins les expliquer.
Beaucoup de "pro-vie" semblent voir la reproduction, non comme un choix, mais comme une nécessité d'un point de vue moral. Ils parlent souvent de valoriser le mariage et "la famille" (traduisez : la famille avec un couple hétéro et des enfants conçus durant le mariage).
Ils sont fréquemment contre la contraception (puisque, selon eux, elle favorise l'avortement en donnant aux femmes le sentiment qu'elles ont le choix, donc qu'elles peuvent avorter en cas de contraception défaillante) et blâment souvent l'homosexualité (ils devraient pourtant se réjouir qu'elle existe, puisqu'elle limite les avortements ! ah ah). La valorisation du rapport coïtal entre un homme et une femme dans le mariage est un pilier de l'idéologie "pro-vie" (les catholiques pratiquants estiment en effet qu'un rapport sexuel se doit d'être nécessairement potentiellement fécondant, donc coïtal. Mais vous aurez noté qu'ils sont aussi contre la contraception. Conclusion : à partir du moment où vous avez une vie sexuelle de "pro-vie", vous êtes obligé-e de vous reproduire, en gros. Il est vrai qu'ils valorisent également les méthodes de contraception dites "naturelles"... Je l'admets. Heureusement, ils ont laissé tomber Ogino, apparemment).

Le vocabulaire "pro-vie" est super marrant. J'ai lu par exemple récemment sur un site "pro-vie" qu'une femme qui ne prend pas de contraception est une femme "ouverte à la Vie" (ah oui, n'oubliez pas la majuscule à "vie", ils y tiennent beaucoup). Doit-on en déduire qu'une femme ayant une contraception est "fermée à la vie" ?

Autre concept "pro-vie" à maîtriser pour pouvoir communiquer avec eux : la "culture de mort". Cette expression désigne pour eux tout ce qui permet à une femme d'avoir une vie sexuelle sans courir le risque de tomber enceinte à tout bout de champ, c'est-à-dire : la contraception, l'avortement, l'homosexualité... ou encore tout ce qui heurte leur vision catholique du monde.

Ne vous étonnez donc pas si, en croisant la "Life parade" un jour dans les rues de Paris, vous y repérez un tee-shirt "Jésus t'aime" ou un sac à dos bleu des JMJ. Le monde des "pro-vie", un véritable monde parallèle à explorer...

PS : Bien entendu, les personnes contre l'avortement ne sont pas toutes "pro-vie" ! Vous l'aurez compris, l'idéologie de ce mouvement dépasse largement la question de l'avortement.

PS 2 : Quelle importance les "pro-vie" ont-ils réellement ? Ils en ont sans doute peu, car, certes, les opposants à l'avortement sont encore bien présents aujourd'hui, mais ils ne sont pas tous "pro-vie"...
# Posté le dimanche 20 janvier 2008 16:11
Modifié le vendredi 25 janvier 2008 17:05

Joyeux anniversaire Simone

Année 2008, année du centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir. Je sens déjà que mes nerfs et mon porte-monnaie vont être mis à rude épreuve, vu le nombre de livres et de revues qui risquent de paraître sur elle, et vu les âneries que je risque d'y lire.

Ca commence fort avec une couverture du Nouvel Observateur où Beauvoir est... à poil. Et pour cause, la photo avait été prise à l'improviste chez un ami de son amant américain Nelson Algren, alors qu'elle sortait de la douche. Autant je trouve cette photo belle en soi, et n'ai rien contre le nu artistique, autant je m'interroge sur l'aspect racoleur du choix d'une telle photo.
On pourrait ironiser sur le fait qu'une féministe soit ainsi exhibée nue ; un truc classique pour vendre : une femme nue ! Mais je doute de la portée ironique et subversive de cette publication...

Sur ce, je vous laisse, je vais faire un tour chez le marchand de journaux, histoire d'en savoir plus. J'aurai sans doute l'occasion de compléter cet article.

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N'empêche, je râle d'avance, mais chez le marchand j'ai trouvé le numéro de janvier du Magazine Littéraire avec un dossier sur Beauvoir qui a l'air très intéressant et moins "people" que l'article du Nouvel Observateur.


Simone de Beauvoir à l'honneur sur France Culture : Cliquez ici

et sur le site d'Arte : Cliquez là

A la télévision le jeudi 10 janvier 2008 : à 20 heures 40 sur France 5 "On ne naît pas femme..." et à 22 heures 35 sur Arte "Simone de Beauvoir, une femme actuelle"


Pour revenir sur l'affaire "Beauvoir nue", je vous renvoie à cet article de La terre est plate. Eh oui, la photo de Beauvoir nue a été... modifiée. "Améliorée", diraient peut-être certains... "Beauvoir la scandaleuse" disait la couverture, mais il a paru sans doute trop scandaleux au Nouvel Observateur de mettre la photo d'une paire de fesses avec un peu trop de gras... Beauvoir n'était donc pas assez bien pour les personnes qui ont choisi cette photo ? Il fallait la faire rentrer dans le moule. Plus jeune agrégée de France, certes, intellectuelle d'accord, mais d'abord et avant tout un joli cul.
Je l'ai déjà dit, je n'ai rien contre le nu, et peut-être cette histoire me toucherait-elle moins si nous ne vivions pas dans un monde où le corps des femmes est à la fois exhibé à outrance et sommé de se cacher. Si l'égalité des sexes régnait, je me contenterais peut-être de pester sur l'usage mercantile et normatif qui peut être fait des photos de corps nus.
Mais en exhibant les fesses de Beauvoir, le Nouvel Observateur le rappelle : Beauvoir était une femme, il est donc anodin que son corps nu soit utilisé quand cela sied aux journalistes. Image publiée sans son consentement - on ne saura jamais comment elle aurait réagi, et après tout cette photo était privée, au départ -, retouchée... Je connaissais déjà cette photo et je la trouvais belle, pour son aspect non aseptisé, justement. Il ne m'aurait pas paru choquant qu'elle soit publiée dans un livre si Beauvoir avait donné son consentement auparavant ; je crois d'ailleurs qu'elle a déjà été publiée dans un livre de photos. Mais le contexte de publication de cette photo dans le Nouvel Observateur, qui publie à l'intérieur un article presque digne d'un magazine people, m'empêche de me réjouir de voir Beauvoir en couverture.
Les petits mâles hétéros qui se masturberont dans les toilettes devant cette photo auront-ils ensuite la curiosité d'aller jeter un coup d'oeil au Deuxième sexe ?

Vidéo sur France 3 : Cliquez ici

Beauvoir, "Une midinette aux ongles laqués"
# Posté le lundi 07 janvier 2008 03:16
Modifié le mardi 19 août 2008 03:53

...

Oyé, oyé, fidèles lecteurs et lectrices de ce blog,

Malgré le sexisme archaïque qui sévit encore dans les catalogues de jouets et les magasins, je vous souhaite un joyeux Noël et je vous remercie d'être nombreux-ses à visiter ce blog bien qu'il ne soit pas toujours mis à jour régulièrement.

Et - histoire de faire un jeu de mots débile - je vous offre pour l'occasion, non pas un Christ mais une Christine : un lien vers une vidéo récente de Christine Delphy en conférence au Québec. J'avoue que je ne l'ai pas encore regardée en entier, car elle est relativement longue (plus de deux heures). La voici :


Cliquez ici

(Un de ces jours il faudra que je consacre un article à Christine Delphy... J'ai lu récemment le deuxième tome de son livre L'ennemi principal... Ce sera pour une prochaine fois !)

(ça y est, je l'ai regardée... Une Christine Delphy ironique à souhait, certains passages m'ont bien fait rire. Qui a dit que les féministes n'ont pas d'humour ?)

PS : J'ai effectué un enregistrement audio de cette conférence. Les personnes qui n'arrivent pas à visionner la vidéo peuvent me laisser un message pour que je leur transmette mon enregistrement.
# Posté le lundi 24 décembre 2007 19:30
Modifié le dimanche 03 février 2008 18:31

Le concept d'hétérosexisme

Dans les années 1970, des féministes ont milité pour l'égalité hommes-femmes, mais des féministes lesbiennes ont reproché aux féministes hétérosexuelles de ne pas remettre en cause la norme sociale de l'hétérosexualité. Les féministes lesbiennes, comme Monique Wittig ou Christine Delphy, ont contribué au progrès du féminisme en soulignant que le sexisme est lié à cette norme imposée de l'hétérosexualité.

Le concept d'hétérosexisme permet de souligner cette entrelacement. Qu'est-ce que l'hétérosexisme ? Certaines personnes tomberaient sans doute des nues si on leur apprenait que leur vision "naturelle", "allant de soi" des hommes et des femmes comme "différents mais complémentaires", "faits l'un pour l'autre", fait partie de cet hétérosexisme.

L'idéologie hétérosexiste se prétend "normale", "naturelle", donc injustifiable ; elle prétend reposer sur ce que certains appellent la vérité et le "bon sens". Il serait normal que la majorité de la population soit exclusivement hétérosexuelle, normal que cette population hétérosexuelle soit composée d'un grand nombre de couples se mariant et faisant des enfants ; il serait normal que les hommes et des femmes aient des rôles différents au sein du couple, puisqu'ils se doivent d'être "complémentaires". Bien entendu, une idéologie dogmatique comme celle-ci ne laisse que peu de place aux personnes qui sortent de la norme : les homosexuel-le-s et bisexuel-le-s, les asexuel-le-s, les transexuel-le-s, les transgenres, les hermaphrodites, ou les hétérosexuel-le-s qui ne correspondent pas à la norme (en refusant la pseudo "complémentarité des sexes", et / ou en ne faisant pas d'enfants - les enfants étant souvent invoqués comme la "preuve" de ladite prétendue complémentarité).

Je me promenais dans une librairie récemment, et je passais des agendas avec des photos en noir et blanc de couples (hétérosexuels ; marrant comme l'expression "couple hétérosexuel" fait presque figure de pléonasme dans une société comme la nôtre !) s'embrassant aux livres du style "Pourquoi les hommes font ceci et pourquoi les femmes font cela", ô divine littérature surfant sur la vague Mars-et-Vénusienne. Le glorieux couple hétérosexuel stéréotypé se chante, s'écrit, se peint, se photographie, se filme, s'exhibe en publicité et dans la vie de tous les jours, avec une complaisance qui peut laisser stupéfait quiconque veut bien faire l'effort de prendre un peu de recul sur son aspect prétendument "normal". Et après on entend des gens, stupidement satisfaits d'être dans la norme, qui regrettent que les couples homosexuels ne fassent pas preuve de "plus de discrétion", "surtout devant les enfants", parce qu'ils "s'exhibent trop"... Le monde à l'envers ! Les couples homosexuels sont accusés de "s'exhiber" quand ils font la même chose que les couples hétérosexuels : deux poids, deux mesures. Certain-e-s tentent de justifier cela en disant : "Ouais mais hé, attends, nous les zétéros on est majoritaires, d'abord-heu, donc c'est normal, non ?". Majoritaires, donc en gros tous les autres doivent s'écraser ? Heureusement que La Fontaine ironisait sur "la loi du plus fort"...

Je terminerai cet article en évoquant une anecdote qui me semble assez révélatrice. Il y a environ deux ans, je discutais avec ma maman de Mme X, une femme que nous avons toutes les deux l'occasion de voir régulièrement, et ma mère s'intéressa au fait que Mme X n'était pas célibataire.
Moi : "Elle est avec une personne, heu...
Ma mère : - Son mec ?".
Je trouvai amusant de voir ma mère tomber dans le piège que je lui avais tendu, de la voir, pendant des mois, chercher qui pouvait être le fameux "mec" dans l'entourage de Mme X qui faisait que celle-ci n'était pas célibataire. Elle ne le trouva jamais, et pour cause ! Lorsque j'annonçai à ma mère que le "mec" était... une femme, elle fut très surprise. Et pourtant, je lui avais laissé des indices qui me paraissaient grossiers, et elle aurait pû remarquer, en observant Mme X et sa dulcinée lorsqu'elle les voyait, que celles-ci n'étaient pas liées par l'amitié. Mais elle les avait regardées à travers un prisme déformant : celui de l'hétérocentrisme.
# Posté le samedi 22 décembre 2007 16:25
Modifié le samedi 22 décembre 2007 18:16